L'homme qui se regarde ainsi dans un miroir ne s'appelle pas encore Lucien
Hervé mais Laszlo Elkan, né en 1910 en Hongrie. Cette image contient tout ce
qui fera sa force et sa singularité: des contrastes très tranchés, tache noire
qui se découpe sur des éclats de lumière.
En 1941, Elkan est devenu Hervé et se révèle comme celui qui sait voir
l'architecture : 650 clichés du site de l'Unité d'Habitation de Le Corbusier,
pris en un seul jour, sont présentés à ce dernier et lui font dire "vous êtes
l'âme de l'architecte".
Si Lucien Hervé est essentiellement connu par le grand public comme le
photographe qui a le mieux révélé l'architecture de Le Corbusier, Marcel
Breuer, Alvar Aalto et saisi les portraits entre autres de Fernand Léger ou
Henri Matisse, son travail va cependant bien au-delà: il agit comme un
révélateur de l'architecture, du paysage et des personnes qu'il photographie.
L'exposition propose une lecture de la production de Lucien Hervé à travers une
sélection de 200 œuvres souvent inédites et rythmées par différents thèmes au
contenu surprenant.
Certes, le CIVA souhaite, avec cette exposition, poursuivre son rôle : être "le"
lieu de débats et d'échanges en matière d'architecture, mais aussi permettre à
tout public d'y être sensibilisé en découvrant des artistes qui leur dévoilent
le monde et les aident à y voir ce que, très souvent, ils n'avaient pas vu. Une
manière de participer à l'évolution de notre environnement.
Ce que l'on doit retenir de Lucien Hervé, c'est son regard, son style bien à lui
qui saisit les ombres et la lumière, présentes dans les édifices et autres
architectures, lesquels seraient restés dans le domaine des prouesses
techniques s'il n'y avait pas décelé un autre univers.
Lucien Hervé pénètre dans ce qu'il voit jusqu'à la trame pour nous offrir
d'autres images, d'autres visions.
Durant des années, il a exalté l'œuvre de l'architecte, surtout celles de Le
Corbusier qu'il rencontre un jour de 1949. Pas une exposition, pas un ouvrage
sur ce dernier n'oublie de réserver une place d'honneur à Lucien Hervé, son
"miroir" pendant plus de quinze ans.
Les clichés de Lucien Hervé ont donc quitté très vite le domaine de la
photographie d'architecture, laquelle totalement minorée, pour devenir très
vite des œuvres d'art à part entière.
Mais s'il exalte souvent l'architecte, il est capable aussi de révéler chez
celui-ci des faiblesses
"Le rôle d'une photographie, dit-il, est aussi de dénoncer des faiblesses,
parfois chez les plus grands" Et d'ajouter "Je pressentais en photographiant la
cathédrale de Brasilia ce que l'on pouvait faire pour l'enlaidir. Et aussi bon
que soit Oscar Niemeyer, je sentais en lui la possibilité de faire du
Saint-Sulpice, alors même que la structure de la cathédrale était magnifique et
se suffisait à elle-même. Le fait d'accepter d'ajouter à cette église des
vitraux coloriés lui ajoutait quelque chose de décadent".
Un autre aspect du travail de Lucien Hervé : l'homme de la rue. Il a toujours
voulu préserver la présence humaine qui le fait s'intéresser à "tous ceux qui
luttent pour la vie". C'est dans cet état d'esprit qu'ont été réalisés deux de
ses photographies les plus émouvantes. La première, prise à Dehli en 1955,
montre un enfant esclave. Une grande partie du cliché est dans l'ombre de façon
à dissimuler son visage et à insister sur ses pieds nus. La seconde, prise en
1949 à la Cité radieuse de Marseille, souligne la condition ouvrière. Ce cliché
ne montre que l'ombre portée d'un ouvrier qui gravite un escalier portant à
bout de bras un seau de ciment.
"Je m'intéresse aux rapports humains. Je photographie lorsque je sens une
injustice contre l'homme ou lorsque celui-ci se retrouve seul contre son
entourage."